http://www.cosmovisions.com/ChronoPestesMA.htm
Maladie typhique, contagieuse, caractérisée par des bubons, des charbons et des pétéchies, et par la présence dans le sang et le pus d'un bacille caractéristique (bacille de Yersin), la peste n'est pas une maladie propre au Moyen âge et toutes les épidémies qui ont frappé les humains à cette période n'étaient pas de peste. Il n'en est pas moins vrai que les immenses ravages occasionnés par cette maladie ont inscrit tout au long du Moyen âge de profondes ornières. Le XIVe siècle qui est sûrement le temps qui fut le plus éprouvé par les calamités, voit ainsi à la peste noire, s'ajouter aussi quantité d'autres maux : des hivers rigoureux, des chaleurs excessives, des invasions d'insectes, de sauterelles, des tremblements de terre, des guerres, qui concourent à tous à la famine et à la maladie, sans que la mortalité causée par l'une ou l'autre ne puisse être dissociées. Et, si la peste continua à sévir au cours des siècles suivants, ce fut d'une façon moins meurtrière. Déjà, au XVe siècle, l'évidence de la contagion de la peste avait conseillé quelques mesures de prophylaxie publique.
La première grande manifestation de la peste date du milieu du VIe siècle : cette peste, dite de Justinien vint désoler le monde connu de 531 à 580. Partie de Péluse Cette grande irruption s'accomplit entre 1346 et 1353 ; l'Europe perdit, semble-t-il, 24 millions d'humains, le quart de sa population probable et l'Asie plausiblement bien davantage. La mortalité fut donc énorme; et d'autant plus que les maladies ne tardent pas à frapper des organismes affaiblis. Comme le remarque un historien lorrain en 1503, la « famine estrange » est toujours la compagne de « grande pestilence, car l'une est comme le levain de l'autre ». Ces épidémies, mal soignées, trouvant un terrain favorable à leur évolution, s'étendent, se multiplient nécessairement. En effet, partout des marais stagnants; des cités et des châteaux Outre la mortalité effrayante, ces épidémies eurent une influence énorme sur la société, et sur les moeurs. Car au premier rang des grands phénomènes psychologiques provoqués par l'irruption de la peste, il faut noter, la peur, la frayeur, la terreur, allant jusqu'à l'affolement, jusqu'à l'extinction de toute lueur de bon sens : mal qui en produit d'autres plus grands et plus nombreux souvent que les désastres de la peste même. La peste de Justinien offrit le spectacle d'une société affolée par les superstitions de l'époque et tourmentée de l'idée de persécution par les démons. Au XIVe siècle, la peste noire passa pour tous comme une punition des méfaits des humains. |
|
Le fléau des fléaux
La liste des épidémies au Moyen âge est impressionnante. L'Angleterre paye son tribut; on cite les pestes de 1198, 1315; 1366, 1407. Les armées ne restent pas indemnes. La dysenterie épidémique décime les Croisés assiégeant Antioche On le voit, toutes ces maladies épidémiques, contagieuses et infectieuses ne correspondent pas toujours à la peste proprement dite. A côté des pestes à bubons, il y a les fièvres catarrhales, les fièvres miliaires, le typhus, les dysenteries, le scorbut, et il faudrait aussi y ajouter les fréquentes épizooties, qui, au total, aboutissent au même résultat : dépeupler le pays. Mais on comprend que sous la plume des chroniqueurs médiévaux toutes ces maladies reçoivent indistinctement le nom de peste, puisque ce mot signifie originellement fléau. Il y eut néanmoins trois de ces fléaux qui se distingueront des autres par la netteté de leur caractère ou leur violence et qui méritent bien le nom de pestes. Il s'agit du feu sacré, de la peste noire, puis, la suette anglaise : Le feu sacré. « multo sacro igne interiora consumente, computrescentes exesis membris instar carbonum nigrescentibus, aut miserabiliter moriuntur; aut manibus et pedibus putrefactis truncati, miserabiliori vitae reservantur; multi vero nervorum contractione distorti tormentantur. »Sous une peau ![]() - |
Cette maladie désola différentes parties de la France au Moyen âge. La relation la plus ancienne est celle de Flodoard, relative à l'épidémie de Paris Les chroniqueurs sont unanimes sur sa gravité; tous affirment qu'elle est au-dessus des ressources de la médecine ordinaire; presque tous, hagiographes ou historiens de monastères L'affection fut désignée par des dénominations nombreuses : on l'appelait feu divin, sacré, persique, de saint Marcel, de la bienheureuse vierge Marie, de saint Firmin, etc., de la géhenne Le feu persique, dit-il, est une maladie pestilentielle qui consume la chair et la sépare des os, au-dessous de la peau, devenue livide. A mesure qu'on avance, la douleur et l'ardeur augmentent et finissent par tuer les malheureux; parfois la mort qu'ils souhaitent n'arrive pas avant que, tous leurs membres étant rongés et détruits, le feu ne gagne les organes indispensables à la vie.Un chroniqueur de 1482 décrit assez bien une gangrène du pied. La mortification occupait surtout las membres et les extrémités, mais elle pouvait siéger ailleurs. Dans l'épidémie de 1129; il y eut des plaques sur le tronc, sur les mamelles, sur les joues; celles-ci étaient les plus redoutables; au XIVe siècle, on observe des gangrènes de la langue ![]() ![]() On a beaucoup discuté sur la nature du mal des Ardents. S'agit-il d'une entité morbide, d'une maladie aujourd'hui disparue? A-t-on, au contraire, désigné par ce nom des affections différentes pouvant régner épidémiquement et présenter les symptômes qui ont tant frappé les contemporains. Cette opinion nous paraît la plus probable. Icelui Cote de fer [...], dit un document, accoucha malade d'une bosse y épidémie et aussi d'une autre maladie appelée le feu de saint Firmin, pourquoi il fut porté en l'église de Notre-Dame d'AmiensOn appelait bosse ou épidémie la véritable peste d'Orient; le chroniqueur a cru que le mal des Ardents s'y joignait probablement à cause de l'intensité de la fièvre et de l'exanthème. Les gangrènes cutanées multiples, celles de la bouche, celles des membres même, s'observent dans bon nombre de pyrexies épidémiques. On les a notées dans la fièvre typhoïde, dans le typhus exanthématique, dans la fièvre rémittente... Estlander en a vu des cas assez nombreux à Helsingfors, en 1870, pour faire une étude spéciale de cette redoutable complication. On désigna par le nom de mal des Ardents ou des expressions similaires, des pyrexies accompagnées d'exanthèmes et suivies de gangrènes. Les fièvres éruptives, la peste bubonique et les typhus d'Europe, peuvent présenter ces caractères; il nous paraît probable que les termes traditionnels et disparates qu'on a rapprochés ont servi à désigner tantôt l'une, tantôt l'autre de ces maladies. (Dr A. Thomas). |
La peste noire.
En 1346, un autre fléau succède dans les contrées lointaines de l'est Chine, Tartarie
, à une épouvantable famine et à de brusques convulsions du sol. Il envahit les Indes
, la Turquie, l'Égypte
, la Grèce, l'Illyrie
, le Nord de l'Afrique
. L'année suivante, la Sicile est atteinte, puis l'Italie
, sauf Milan
et quelques cantons situés au pied des Alpes. Cette peste franchit les montagnes ou est apportée par les navires marchands : la Savoie
, la Provence
, le Dauphiné
, la Bourgogne
, le Languedoc
, l'Espagne
presque entière sont contaminés. Les Flandres
(hormis le Brabant
), Paris
, les principales villes françaises voient apparaître ensuite la terrible faucheuse d'humains qui d'un bond traverse la mer, envahit l'Angleterre
, l'Écosse
, l'Irlande
(1348-1349).
« Par analogie, écrivait au XIXe siècle le Dr Eraud, on serait amené à considérer le « feu sacré » comme étant la syphilis.« Il n'y a point de doute, que la peste qu'on appela d'abord, pestis inguinaria, pestis inguinalis, mal des ardens, peste qui prenoit en l'aine, etc., ne soit la maladie observée plusieurs fois depuis, dont les effets sont on ne peut pas plus rapides et meurtriers, et dont les symptômes pathognomoniques sont le charbon, les exanthèmes ou taches pétéchiales, et surtout le bubon, qui a le plus souvent son siège aux glandes inguinales. Nous croyons donc être autorisés à conclure que le feu saint Antoine, qui est une maladie chronique qui finit par gangrener et sécher les membres qu'elle attaque, diffère essentiellement du mal des ardens... »
Le Dr Marchand a combattu vivement ces conclusions; pour lui :
« il reste avéré que sous les noms divers de feu sacré, feu saint-Antoine, mal des ardents, les chroniqueurs ont entendu décrire la même maladie, caractérisée par les mêmes symptômes. »
Les travaux de culture interrompus, le cours de la ,justice suspendu, témoignent de l'intensité du mal. A leur tour, l'Allemagne, la Pologne, la Hongrie, le Danemark, la Suède sont décimés par l'épidémie. Quant à l'Islande que les glaces protègent insuffisamment elle est dépeuplée (1350-1351). Dans l'île-de-France, au témoignage de du Breul, la peste règne durant l'espace de trois ans environ. Elle reparaît en Italie 1361-1363. Milan ne réussit plus cette fois à échapper à la contagion.
Des littérateurs, des historiens (Boccace, Villani, Guillaume de Nangis), des médecins (Guy de Chauliac) retracent la marche, l'étendue, la gravité de la maladie; certains symptômes généraux la caractérisent : taches charbonneuses (papulae nigrae). bubons, prostration des forces. Des complications particulières, insidieuses, l'accompagnent selon les régions.
En Angleterre, les crachements de sang prédominent, en Allemagne, les taches noires, en Italie, les tumeurs et les éruptions. A Constantinople, le mal s'attaque de préférence aux poumons
, il les enflamme et cause des douleurs excessives.
Partout l'épidémie est contagieuse; selon l'expression de Boccace, elle se propage comme le feu dans du bois sec. Dès qu'une maison est atteinte, à peine échappe-t-il un habitant. Ceux qui soignent les malades, les prêtres assistant les mourants, sont victimes de leur zèle. Les liens sociaux se trouvent pour ainsi dire rompus; l'épouvante des populations est à son comble, d'autant mieux qu'à cette lugubre époque la guerre est presque universelle et que les années 1346,1347 se signalent par leurs mauvaises récoltes.
Les fruits s'offrent abondants, il est vrai, en France, l'année suivante (1348), mais personne ne songe à les recueillir, et dans
« On sentait, dit Boccace, naître sur les différentes parties du corps des tumeurs qui insensiblement devenaient aussi grosses que des oeufs, et quelquefois davantage, suivant les tempéraments. Peu de temps après, ces tumeurs gagnaient de proche en proche et dès ce moment il n'y avait plus de ressources, on voyait aussi le mal se produire par des taches noires ou blanchâtres tantôt larges et rares, tantôt petites et en grand nombre - macchie nere o livide [...] a cui grandi e rade ed a cui minute e spesse... »
Nombre de régions les bestiaux abandonnés à eux-mêmes périssent.
« Vit-on jamais, s'écrie Pétrarque, de semblables désastres? En croira-t-on les tristes annales? Les villes abandonnées, les maisons désertes, les champs incultes, les voies publiques couvertes de cadavres, partout une vaste et affreuse solitude. »
C'est la Peste noire, la peste de la mortalité, la mort dense. Les lettres de Philippe, roi de France (juin 1349), qui autorisent les mayeurs Amiénois à ouvrir de nouveaux cimetières disent :
« Les gens se y mœurent si soubtainement comme du soir au lendemain et bien souvent plus tost assés » (Rec. des monuments du tiers état, I, p. 544).
On l'appelle aussi la grande peste parce qu'elle envahit, ou peu s'en faut, tout le monde connu et que les contemporains n'en ont jamais vu de semblable.
La suette anglaise.
Au siècle suivant (1485), l'armée du roi Henri VII cantonnée dans le pays de Galles est atteinte d'une maladie nouvelle, fièvre pernicieuse qui ne tarde pas à se répandre à Londres et dans le reste de l'île. Les attaques sont foudroyantes, on succombe parfois en deux heures; au bout de vingt-quatre heures on est mort ou hors de danger. Cette maladie se signale par des frissons, le délire, une soif ardente, un feu dévorant, une sueur abondante répandant une odeur fétide.
Lors de sa première apparition le mal atteint exclusivement l'Angleterre, aussi lui donne-t-on le nom de suette anglaise, « sudor anglicius». La convalescence est longue, accompagnée de dysenterie. Contrairement aux autres épidémies, la suette attaque, dit-on, de préférence les individus robustes, bien portants, jeunes, et délaisse les faibles, les enfants, les vieillards.