Union mystique ravissement ??

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HISTOIRE LITTÉRAIRE  DU SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

 

DEPUIS LA FIN DES GUERRES DE RELIGION
JUSQU'A NOS JOURS

 

PAR

HENRI BREMOND

de l'Académie française.

 

VI  - LA CONQUÊTE MYSTIQUE

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MARIE DE L'INCARNATION — TURBA MAGNA

 

III. « La tendance » ; pressentiments, attente d'une grâce plus sublime. — « Exubérance » affective ; appel à un « état plus épuré ». — Possession et privation. — « L'Humanité de Notre-Seigneur » de moins en moins sensible.

IV. Le premier ravissement (1626). — « Vue de la très sainte Trinité ». —        Critique de cette expérience : elle ne lui a rien « appris ». — De la science des théologiens à la connaissance-contact des mystiques. —  Ravissement, non révélation.— On voit que « ce que l'on expérimente est conforme à la foi de l'Eglise ». — « L'âme se trouvait dans la vérité ». — « Ces grandes choses ne s'oublient jamais. »

V. Le second ravissement (1628). — En quoi il ressemble au premier et en quoi il s'en distingue. — « La grâce présente était pour l'amour et par l'amour. » — Union des plus intimes avec le Verbe incarné. — Elle se croit arrivée au terme ; elle n'est pourtant qu'au premier pas de sa course. — De la quiétude aux transports et des transports à la quiétude. — Martyre du silence, et martyre des mots impuissants. — Epithalames. — Les cantiques de « la volonté seule ». — Vers un état nouveau « au-dessus de tout sentiment ».

CHAPITRE II : LA MÈRE ET LE FILS 

I. Mme de Chantal et Mme Martin ; une mère a-t-elle le droit d'abandonner son fils pour entrer au couvent ? — Abraham et l'ordre de Dieu. — La véritable difficulté de ce cas de conscience : comment savoir que Dieu exige un pareil abandon?— La vocation de Mme Martin. — Fugue du petit Claude. — Le départ pour le couvent.

II. Claude bourreau de sa mère. — Le siège du couvent par une bande d'enfants. — « Rendez-moi ma mère ! — Marie devait-elle rebrousser chemin ? — Angoisse de la mère. — Vocation de Claude.

III. Le cas de conscience discuté de nouveau, dix et vingt ans après. — La revanche de Dom Claude. — « Je me suis fait mourir toute vive ». — « J'ai eu des sentiments de contrition de vous avoir fait tant de mal. » — La vraie pensée de Mme Martin sur ce cas de conscience. — A la place de son directeur, qu'eussions-nous décidé ?

 

CHAPITRE III : LES TENTATIONS DE DOM CLAUDE ET SON MARIAGE AVEC LA DIVINE SAGESSE  

I. Claude Martin avant le départ de sa mère pour le Canada (1631-1639). — La famille de Mme Martin veut se servir de Claude pour empêcher ce départ. — Conversion de Claude. — Il veut entrer dans la Compagnie de Jésus. — Le P. Binet le refuse. — Sourd et faible d'esprit ? — Les traits malicieux de Dom Martène. — Essai d'apologie pour le P. Binet : s'il a refusé le fils de Marie de l'Incarnation, il a eu pour cela des raisons au moins plausibles. — Claude quelque peu singulier peut-être. — Claude ne pense plus à se faire religieux. — En quête d'une situation. — A la veille d'être pris comme secrétaire par Richelieu, il entre chez les bénédictins de Saint-Maur.

II. Épreuves extraordinaires de Dom Claude pendant vingt ans. —Tentations; scrupules. — Il veut quitter l'étude, qui lui parait trop distrayante. — Tentations plus importunes : « jamais aucun saint (n')en a souffert de plus horribles ». — Dom Martène et l'étrange détail de ces tentations. — Martène et Rancé. — Sages conseils de Marie de l'Incarnation : « Ne désistez point de faire la charité à cette bonne dame ». — Violents remèdes; le buisson de groseilliers. — La corde soufrée. — Les orties. — Evolution de Dom Claude ; des Pères du désert aux mystiques du moyen âge; de ceux-ci aux mystiques de la Contre-Réforme. — Il finira par où sa mère avait commencé.

III. — « Mariage avec la divine Sagesse ». — Qui est-elle ? — Amour humain et amour divin. — « Talis conformitas maritat animam Verbo ». — Les articles du contrat. — La solennité du mariage. — L'anneau d'or. — Notes intimes de Dom Claude : Suso et Nicole. — Guérison de Dom Claude. — Le prestige de sa sagesse dans la Congrégation de Saint-Maur.

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II. — Pendant les vingt premières années de sa vie bénédictine, Dom Claude a subi, presque sans relâche, un extraordinaire martyre, que Dom Martène nous fait connaître, à la libre manière des érudits, et avec une simplicité plus que monacale : étranges chapitres, uniques

 

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peut-être dans l'hagiographie moderne ; précieux appendice à l'histoire des Pères du désert. En transcrivant ces naïfs récits, d'une intimité et d'une précision presque gênantes, nous serons tentés parfois de tourner la page, semblables à celui qui se bouche les oreilles ou recule sa chaise, pour ne pas surprendre les secrets d'un confessionnal. Mais non : tous ces détails qu'il a confiés à Dom Martène avec une ingénuité qui nous déconcerte, Claude Martin savait fort bien qu'ils seraient un jour rendus publics. Cette confession, il a donc bien entendu nous la faire à nous-mêmes, heureux de s'humilier ainsi éternellement, plus heureux de nous apprendre par son exemple que la divine Sagesse veut faire tourner au bien des élus les faiblesses de la chair et les défaillances de l'esprit.

Ce timide, cet inquiet s'embarrasse d'abord dans un scrupule, assez noble, il est vrai, et spécieux, pitoyable néanmoins, quoi que doive soutenir plus tard le fougueux abbé de Rancé. A Jumièges, où il s'initiait aux sciences ecclésiastiques, « it regardait tout le temps qu'il donnait à l'étude comme... soustrait à l'oraison et à la méditation des divines vérités; ce qui lui en donna un si grand dégoût qu'il résolut de prier le R. P. Visiteur de l'en retirer. Il en parla au R. P. Dom Grégoire de Verthamon, son supérieur, qui lui représenta... que l'étude, faite dans un esprit de soumission, tenait lieu d'oraison... Frère Claude se soumit à ses raisons, et reconnut lui-même que c'était (là) une tentation ; et depuis étant supérieur, il proposait son exemple aux jeunes religieux, qui étaient troublés de la même agitation, pour les retenir en leur devoir (1). » Sous la plume du très savant et très pieux Dom Martène, cette affirmation catégorique, « leur devoir », a un double prix. Nous 

montrerons du reste plus tard à quel point Dom Claude était revenu de son illusion première, lui qui travaillera autant que personne à faire de la Congrégation de Saint-Maur une pépinière de savants. L'action néanmoins, sous toutes ses formes, lui inspirera toujours une sorte de répugnance instinctive. Sur ce point, comme sur tous les autres, sa lumineuse mère allait plus droit que lui et plus simplement à la vérité.

Mais une autre tentation l'assiégeait déjà, et si importune que, pour en combattre les premiers assauts, il fit une menue faute contre l'obéissance, prenant des orties, et se mettant, sans permission, « tout le corps en feu ». D'où la rude réprimande qu'il reçut de son supérieur, lorsque celui-ci eut connu tout ensemble et le mal et le remède. « Mais ni cette humiliation, ni toutes les pénitences que Frère Claude fit, avec... permission, pour cet effet, n'y réussirent pas, et ce ne fut qu'après sa philosophie qu'il en fut délivré (2) ». A quelques années de là, nommé prieur de Saint-Nicaise de Meulan, nouvelles tentations du même genre, mais si « terribles », écrit Martène, qu'elles « me font encore frémir quand j'y pense ». « Et je ne sais, continue-t-il, si jamais aucun saint en a souffert de plus

horribles, soit qu'on les considère en leur nature, soit qu'on en examine les circonstances, soit qu'on les regarde en leur durée.

Représentez-vous bien le saint moine, chargé d'ans et de vertus, lorsqu'il raconte, qu'il mime, si j'ose dire, toute la scène devant son jeune disciple ; et celui-ci, bouleversé d'admiration et de pitié, imprimant dans sa mémoire, les détails, les mots, les gestes qu'une heure après il fixera fièvreusement dans ses notes :

 

Et tout confus en lui-même, il se retira promptement. Mais il n'était qu'au commencement d'un combat, qui ne devait pas moins durer que neuf ou dix ans. Dès ce moment, son imagination se troubla, son esprit s'obscurcit, une révolte générale

 

(1) Comme l'espace nous est mesuré, j'imprime ces longs récits en plus petits caractères, bien qu'en principe, Dom Martène, devant qui je m'efface, ait droit au texte ordinaire

 

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s'éleva dans la partie inférieure et dans tous ses sens, et les assauts qu'ils lui livrèrent furent si rudes qu'il n'y a langue qui puisse les exprimer, ni plume les décrire, et je ne sais s'il se trouverait quelque entendement capable de les comprendre.

 

Il n'ignorait pas les armes, dont les saints se sont servi, pour combattre l'esprit d'impureté; il savait que c'est par le jeûne, la pénitence et l'oraison qu'ils l'ont surmonté. Il y eut recours... ; mais il avait affaire à un ennemi..., qui avait reçu de Dieu permission — (et non pas mission) — de le tenter en toute manière, et, s'il se peut dire, beaucoup plus que ne le fut Job. Il versait souvent des larmes, il gémissait devant Dieu, il mangeait si peu qu'à peine un enfant se serait-il contenté à déjeuner de ce qu'il prenait de nourriture en toute la journée. Je n'exagère point, je ne fais que rapporter ses propres paroles... Il joignait à cela de sanglantes disciplines, tantôt avec de grands osiers, d'autres fois avec des orties, un autre jour avec une longue chaîne de fer, qui imprimait sur son tendre corps autant de cercles noirs qu'il frappait de coups... Cependant... le Ciel était pour lui... de bronze et d'airain, qui ne versait sur lui ni pluie ni rosée, pour tempérer les ardeurs de la concupiscence, qui ne lui donnaient aucun repos ni jours ni nuits.. (Et) cette tentation fut la source d'une infinité d'autres (1).

 

Souffrances trop réelles, mais causées par un simple scrupule : vaines terreurs, songes de malade. Plus clairvoyante que son fils et que Dom Martène, Marie de l'Incarnation n'attachait pas la moindre importance à cette

 

(1) Marlène, op. cit., p. 52.

 

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tentation prétendue. Loin de lui conseiller la fuite, elle aurait voulu que Dom Claude continuât à diriger, comme si de rien n'était, la très pure jeune fille dont le vague fantôme l'obsédait, et que, sans doute, il n'avait noème jamais regardée en face.

Ne vous affligez point, et ne désistez point de faire la charité à cette bonne dame. C'est la nouveauté de cet emploi qui vous cause de la peine; quand l'expérience vous aura plus aguerri, il n'en sera pas de même. Toutefois, quand il en serait de la sorte toute votre vie, il ne faudrait pas cesser de faire la charité. Le diable, qui a peur qu'on la fasse, fait d'ordinaire ces sortes d'ouvrages pour intimider les âmes. Je connais un saint homme qui en est martyr, mais qui ne laisse pas de poursuivre généreusement sa pointe. Faites-en de même (1).

 

« En sortant (le Meulan (pour venir aux Blancs-Manteaux), il n'y laissa point sa croix. »

 

Il l'emporta avec soi à Paris, où ses tentations ne furent pas moindres dans le tracas de cette grande ville que... dans un monastère solitaire. Bon Dieu, que vos jugements sont surprenants ! Que la conduite que vous tenez sur vos serviteurs est impénétrable ! Est-il possible que vous les traitiez ainsi... (Au reste) cet état pitoyable... ne l'empêchait point de remplir tous les devoirs de sa charge, avec une approbation générale.. Ce fut en ce temps-là qu' (un des amis de sa mère) M. de Bernières..., cet homme si saint, si contemplatif, si pénitent et si fameux par ses pieux écrits, eut de fortes inclinations de communiquer avec lui sur les matières spirituelles (2).

 

Nous avons déjà vu — cette récapitulation est si amusante que, bien qu'inutile pour nous, je n'ai pas le courage de la supprimer — comme, étant prieur à Meulan, et parlant de Dieu à une jeune demoiselle          le démon excita en lui une furieuse tentation..., qu'il porta de Meulas à Paris, qu'il rapporta de Paris à Meulan, qu'il transporta de Meulan à Compiègne, et qui enfin le suivit de Compiègne à Angers. Cette tentation... fut la source de plusieurs autres : car, voyant qu'après tant de jeûnes, de pénitences,... et d'oraisons, il ne laissait pas de souffrir jours et nuits comme un enragé, s'il est permis de me servir de cette expression..., il entrait quelquefois en de si violentes tentations de blasphème et de désespoir, qu'on aurait cru que tout était perdu. « Où êtes-vous donc, Seigneur, disait-il, et où sont vos regards? Est-il possible qu'il y ait un Dieu ? Et, s'il y en a un, où est donc sa bonté et sa miséricorde ?.. » Voilà comme il raisonnait dans la partie inférieure de son âme; car, pour la supérieure, elle fut toujours parfaitement soumise à Dieu... Pour comble de ses peines, le démon lui suggérait des raisons, pour lui persuader que les impuretés volontaires ne sont point péché... ; surtout deux si fortes, qu'encore bien qu'il fût persuadé du contraire,. il ne croyait pas qu'on pût les résoudre, comme, en effet, en ayant proposé une à un homme très spirituel et très capable..., il aperçut qu'il s'embarrassait fort et ne résoudrait rien ; ce qui l'obligea à taire la seconde, qui était beaucoup plus forte... Nous lisons quelque chose de semblable dans la vie de saint François de Sales, qui, étant dangereusement malade, le démon, dans une tentation contre la présence réelle..., lui suggéra un

 

(1) Lettres, II, pp. 123, 124.

 

argument si fort, qu'il n'en avait jamais trouvé de si difficile dans tous les écrits... des hérétiques; et ce grand saint ne voulut jamais le déclarer, de crainte qu'il ne pervertît quelques esprits faibles.

 

Voyons maintenant l'issue de cet effroyable combat... Si sa chair l'avait affligé par ses révoltes, il n'avait pas été moins courageux à la faire souffrir par ses rigoureuses pénitences... ; mais, voyant qu'après tout cela, il restait toujours assez de forces à cette rebelle pour lui résister, il crut qu'elle ne pourrait être entièrement terrassée que par quelque coup hardi... Dans cette pensée,

 

jetant « les yeux sur ce qu'avaient fait les saints en de semblables occasions », il résolut d'imiter saint Benoît, « se roulant tout nu dans les épines »,

 

et il l'imita effectivement, mais d'une manière si généreuse que, sans blesser le respect que nous devons à notre saint Père, nous pouvons dire que l'action du disciple a surpassé celle du maître... Il choisit le temps de la nuit..., et, après avoir donné assez de temps à ses religieux pour s'endormir..., il se dépouilla tout nu, laissa ses habits dans sa chambre, à la réserve de son scapulaire et de son froc, dont il se couvrit, de crainte que, par hasard, il ne fût rencontré de quelqu'un, s'en alla droit au jardin, où il y avait quantité de groseilliers piquants. Et, étant arrivé au lieu de son sacrifice, il quitta son scapulaire et son froc, s'enveloppa le visage d'une serviette, tant pour ne passe défigurer la face, que dans l'appréhension de se crever les yeux. Il se jeta ensuite à corps perdu dans un gros buisson, qu'il brisa entièrement à force de s'y rouler, faisant ruisseler le sang de toutes les parties de son corps délicat. Après avoir mis en pièces ce buisson..., il eut la pensée de se rouler encore dans un autre d'une grosseur prodigieuse — car il occupait plus de place que sa chambre n'avait d'étendue (ce sont les expressions dont il se servait, en me racontant ceci...) ; mais une certaine répugnance naturelle le retint... Néanmoins, pour récompenser en quelque sorte ce défaut, il se couvrit tout le corps d'orties, qui le mirent tout en feu. Mais, le jour suivant, tout honteux de sa lâcheté, il retourna caresser ses chères et amoureuses épines, et ajouter de nouvelles plaies à celles du jour précédent. Bon Dieu, quel spectacle ! Anges du ciel, de quel œil le regardiez-vous?...

 

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Suite !

 

 

 

 

 

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