Règle de Benoit S5

 

40. De la mesure du boire.

"Chacun a reçu de Dieu un dont qui lui est propre, en sorte que la disposition de l'un n'est pas celle de l'autre." Et c'est pourquoi nous avons un certain scrupule à fixer par des règlements le vivre d'autrui. Toutefois, considérant les exigences des santés délicates, nous accorderons une hémine de vin à chacun comme portion suffisante pour la journée. Mais les frères auxquels Dieu donnerait d'en supporter la privation, peuvent être assurés d'en recevoir la récompense. Au contraire, Si les nécessités du climat, si un travail exceptionnel ou les chaleurs estivales réclament un supplément, le supérieur en jugera et décidera : surtout, qu'il soit prudent et n'accorde pas le vin à volonté, de peur qu'on ne soit gagné par l'ivresse. Sans doute lisons-nous que le vin n'est nullement fait pour les moines, mais il n'est guère possible de les en persuader dans les temps où nous vivons. Convenons du moins de n'en pas boire à satiété, mais de rester en deçà, car le vin fait déraisonner même les sages.

Là où les conditions du pays demandent qu'on renonce à se procurer la mesure fixée plus haut, parce que le vin est rare ou qu'il n'y en a pas du tout, ceux qui habitent cette région devront bénir Dieu et se bien garder de murmurer. C'est vraiment notre suprême recommandation, qu'on se tienne franc de tout murmure.

41. A quelle heure est fixée la réfection des frères.

De la sainte Pâque à la Pentecôte, les frères prendront leur réfection à sexte et souperont le soir.

A partir de la Pentecôte et durant tout l'été, sauf quand les moines eux-mêmes doivent travailler aux champs et subir l'accablement des chaleurs excessives, on jeûnera jusqu'à none la quatrième et la sixième férie. Les autres jours, on dînera à sexte, et on maintiendra cet horaire du repas à sexte tant que dureront les gros travaux agricoles ou les fortes chaleurs d'été : l'appréciation en est laissée à la prévoyance de l'abbé. Car c'est à lui qu'il incombe de ménager toutes choses et de les disposer Si bien que le salut des âmes ne soit point en péril et que les frères, en accomplissant leurs tâches, n'aient pas sujet de murmurer.

Depuis les ides de septembre jusqu'au début du Carême, le repas aura toujours lieu à l'heure de none. Pendant le Carême jusqu'à Pâques, ce sera seulement après Vêpres, et cet office de Vêpres se placera assez tôt pour qu'on n'ait pas besoin d'allumer les lampes au repas, et que tout se termine encore à la lumière naturelle. Il en est d'ailleurs ainsi tout le long de l'année, et l'heure du souper comme celle de la réfection unique doivent se régler de telle sorte que le repas s'achève à la clarté du jour.

 

42. Que personne ne doit parler après Complies.

Les moines doivent en tout temps s'appliquer au silence, mais d'une manière plus rigoureuse aux heures de la nuit. Et cela se pratiquera tout le long de l'année, soit que l'on jeûne, soit qu'on ne jeûne pas. Les jours où l'on dîne et soupe, les frères, se levant de table après le souper vont s'asseoir en un même lieu, et l'un d'eux lit les Conférences ou les Vies des Pères, ou quelque autre Ouvrage propre à édifier les auditeurs on omettra l'Heptateuque et le livre des Rois dont la lecture ne se ferait pas sans inconvénient dans la soirée pour les imaginations impressionnables. Cette partie de l'Ecriture peut se lire à d'autres moments. Pendant la période du Jeûne, c'est après avoir célébré les Vêpres, suivies seulement d'un court intervalle, que les frères se rendront à la lecture des Conférences dont nous venons de parler on lira quatre ou cinq feuillets plus ou moins - selon le temps disponible, - et, tandis qu'on fait cette lecture, la communauté se rassemblera au complet, certains pouvant avoir été retenus jusqu'alors dans les occupations qui leur sont assignées. Tous les frères une fois réunis prennent place pour les Complies, et au sortir de cet office nul n'aura désormais licence de parler de quoi que ce soit à n'importe qui. Celui qu'on découvrirait en train de violer cette règle du silence, serait soumis à un châtiment sévère. Il faut excepter les cas de nécessité, tels que l'arrivée des hôtes, ou si l'abbé a des ordres à donner. Mais alors même, on ne doit le faire qu'avec beaucoup de gravité et de retenue, et dans les termes d'une parfaite bienséance.

 43. De ceux qui arrivent en retard à l'œuvre de Dieu ou à la table.

Quand vient l'heure du service divin, on s'empresse d'y accourir au premier signal, abandonnant sur-le-champ toute occupation quelle qu'elle soit. On gardera cependant la gravité, on évitera de donner dans une précipitation grotesque. Rien, dans tous les cas, ne doit passer avant l'Œuvre de Dieu.

Si quelqu'un arrive aux Vigiles nocturnes après le Gloria du psaume quatre-vingt-quatorzième, que pour cette considération nous décidons de chanter au ralenti en prolongeant la mélodie, il ne prendra pas au chœur sa place accoutumée, mais se tiendra au dernier rang, ou à l'écart, en un endroit que l'abbé désignerait pour les négligents de son espèce, en sorte qu'il reste exposé aux regards de l'abbé lui-même et de toute l'assistance. L'Œuvre de Dieu s'achevant, il fera enfin satisfaction par une pénitence publique. La raison pour laquelle nous jugeons bon de reléguer les retardataires au dernier rang ou de les mettre à part et en évidence sous les yeux de tous, c'est que la honte même les porte à s'amender. Car s'ils demeuraient hors de l'oratoire, tel serait tenté de se recoucher et de reprendre un somme, tel autre irait à son gré s'asseoir au dehors, tel encore perdrait son temps à des sornettes, chacun donnant prise à l'esprit malin. Il vaut bien mieux qu'ils entrent au lieu de perdre tout l'office, et quant au reste, qu'ils s'amendent.

Aux Heures du jour, celui qui arriverait à l'Œuvre de Dieu après le verset, éventuellement après le Gloria du premier psaume qui aux Matines suit le verset, se placera en retrait du chœur, selon la règle établie ci-dessus ; et qu'il n'ait pas la présomption de prendre une part active à la psalmodie tant qu'il n'aura fait satisfaction, à moins peut-être que l'abbé ne l'y autorise par une exemption provisoire, et à la condition qu'il accomplisse ensuite sa pénitence.

Pour ce qui concerne le réfectoire, celui qui n'arrivera pas avant le verset, car il convient que tous soient réunis pour ce verset et la prière qu'il introduit, puis se mettent à table tous ensemble, celui donc qui par sa nonchalance ou par mauvaise habitude n'arrivera pas à temps, sera d'abord repris jusqu'à deux fois : si cet avertissement réitéré ne suffit pas à le corriger, on lui refusera de participer à la table commune : il mangera seul, séparé de la compagnie de ses frères, et il sera privé de sa portion de vin, jusqu'à ce qu'il ait fait satisfaction et se soit amendé. On infligera la même peine à celui qui s'absenterait du verset que l'on chante après le repas.

Personne ne peut de son propre chef se procurer nourriture ou boisson à toute heure, pas plus après qu'avant l'heure fixée. Mais quand le supérieur lui-même offre une exception à un frère et que celui-ci dédaigne de l'accepter si ce dernier vient à réclamer la chose refusée naguère ou quelque autre faveur, il ne se la verra pas accorder, avant qu'il n'ait fait amende honorable.

 44. Des excommuniés, comment ils doivent satisfaire.

Pour les manquements graves entraînant l'excommunication de l'oratoire et de la table, on fait satisfaction de la manière suivante. Devant la porte de l'oratoire, a chaque heure où l'on célèbre l'Office divin, le pénitent se prosterne sans mot dire, et se borne à rester étendu, visage contre terre, couché de tout son long aux pieds de ceux qui sortent de l'oratoire. Et il renouvelle cette prostration autant de fois que l'abbé l'estime nécessaire pour qu'il ait satisfait. Alors sur l'invitation de l'abbé, il se présente à lui, se jette à ses pieds, et pareillement à ceux de tous les frères, pour obtenir le secours de leurs prières. Enfin, sur l'ordre de l'abbé, il reprend place au chœur, mais au rang que l'abbé lui assigne, et encore ne peut-il se permettre d'entonner les psaumes, de réciter des leçons ni d'autres parties de l'office, avant qu'il n'en reçoive de l'abbé l'autorisation expresse. Et à toutes les Heures, au moment où l'on termine l'Office divin, il se prosterne sur le sol à l'endroit même ou il se trouve, et il pratique cette satisfaction jusqu'à ce que l'abbé intervienne de nouveau et le tienne quitte de la prolonger.

Ceux qui, pour des fautes légères, sont excommuniés seulement de la table commune, font leur satisfaction à l'oratoire, et ils l'accomplissent tout le temps que l'abbé a imposé ; après quoi, il leur donne sa bénédiction et prononce : "Cela suffit."

 45. De ceux qui font des fautes à l'oratoire.

Si quelqu'un, récitant un psaume, un répons, une antienne, une leçon, vient à se tromper et ne s'humilie séance tenante sous les yeux de tous en faisant satisfaction. Il subira une correction plus sévère, pour n'avoir pas voulu réparer par un acte d'humilité Sa coupable négligence.
br> Quant aux enfants, pour des fautes de ce genre, ils seront étrillés.

 46. De ceux qui commettent quelque autre faute.

Si un frère, occupé dans l'un ou l'autre emploi tel que la cuisine, le cellier, le service de table, la boulangerie, le jardin, les ateliers, partout en somme où son activité s'exerce, commet la faute de briser ou de détériorer un objet, de causer ici ou là du désordre, et qu'il ne vienne aussitôt s'en accuser de lui-même et faire satisfaction auprès de l'abbé ou de la communauté, il sera soumis à une correction plus sévère, lorsque par une autre voie on apprendra ce qui s'est passé. Quand il s'agit au contraire d'un péché commis dans le secret de la conscience, ou ne doit s'en ouvrir qu'à l'abbé ou aux conseillers expérimentés de la vie spirituelle : à eux de se montrer capables de guérir les plaies du prochain comme leurs propres blessures, sans les découvrir jamais ni les divulguer.

 47. Du signal à donner aux heures de l'Office divin.

Le soin d'annoncer l'heure de l'Office divin, nuit et jour, incombe à l'abbé. S'il ne s'en acquitte personnellement, il en commettra la charge à un frère si diligent qu'on soit assuré d'accomplir tous les offices aux heures voulues.

L'intonation des psaumes et des antiennes revient, à tour de rôle, après l'abbé, à ceux qui auront été désignés pour cette fonction. Personne ne prendra sur soi de chanter ou de lire, s'il n'est capable de remplir cette tâche à l'édification des assistants. Il faut donc y apporter les dispositions d'humilité, de révérence, de crainte religieuse, et, de plus, y avoir été invité par l'abbé.

 48. Du travail manuel de chaque jour.

L'oisiveté est ennemie de l'âme : pour éviter ce danger, les frères s'occuperont à certains moments au travail des mains, et consacreront d'autres heures, également déterminées, à l'étude des choses divines. Et voici, à notre avis, comment peuvent se répartir l'une et l'autre tâche dans la journée.

De Pâques aux Calendes d'octobre, on part dès le matin, à l'issue de Prime, pour s'adonner jusqu'à la quatrième heure aux travaux nécessaires. Et de la quatrième à la sixième environ, on vaque à la lecture. Après Sexte, et le repas fini, on se lève de table pour aller s'étendre au dortoir et reposer dans le plus complet silence ; mais si quelqu'un préfère poursuivre sa lecture, libre à lui de le faire, à condition de ne pas déranger autrui. On avancera un peu l'heure de None, qui sera célébrée vers le milieu de la huitième heure, et l'on reprendra jusqu'à Vêpres les travaux imposés. Il peut arriver que les circonstances locales ou la pauvreté obligent les frères à se charger eux-mêmes de la récolte : qu'ils ne s'en affligent pas, car c'est encore être vraiment moine que de vivre du travail de ses mains, à l'exemple de nos Pères et des saints Apôtres. Cependant tout doit se faire avec mesure, par égard pour les faibles.

Des Calendes d'octobre au début du Carême, on s'applique à la lecture jusqu'à l'achèvement de la deuxième heure : on dit alors Tierce, puis, jusqu'à la neuvième heure, tous se rendent au travail qui leur est enjoint. Au premier signal de None, chacun quitte aussitôt son ouvrage et se tient prêt pour le moment où retentit le second signal. Après le repas les frères vaquent à leurs lectures ou apprennent les psaumes.

Au temps du Carême, ils se livrent à la lecture du matin jusqu'à la troisième heure pleine, puis au travail commandé jusqu'à la fin de la dixième heure. C'est en Carême que chacun reçoit de la bibliothèque un livre, qu'il est tenu de lire d'une manière suivie et jusqu'au bout. Ces livres seront par conséquent distribués dès le début du Carême.

Il est de première importance qu'un ou deux anciens aient mission de parcourir le monastère aux heures fixées pour la lecture, afin de voir s'il ne se rencontre pas çà et là un frère qui, ayant perdu le goût de l'étude, cherche, au lieu de s'y appliquer, une diversion dans la fainéantise et les bavardages, et lui, non content de nuire à son âme, entraîne encore les autres dans la dissipation. Si ce qu'à Dieu ne plaise, il se trouve un moine aussi peu consciencieux, on le réprimandera une première et une deuxième fois. S'il ne s'amende, on lui infligera une correction régulière assez forte pour que les autres redoutent de l'encourir.

Un frère ne doit pas se joindre à un autre aux heures indues.

Le dimanche tous vaqueront pareillement à la lecture, excepté ceux qui sont désignés pour des services particuliers. Si un frère était négligent et paresseux au point qu'il ne consente ni à lire ni à méditer, ou encore s'il en est incapable, on lui assignera un travail quelconque, pour qu'il ne reste pas inoccupé.

Les frères infirmes ou de complexion délicate seront employés à des tâches ou dans des métiers faciles ; ils échappent ainsi au désœuvrement, sans que l'accablement du travail les porte à se décourager, voire à se dérober. Il importe donc que l'abbé prenne leur faiblesse en considération.

49. De l'observance du Carême.

Le moine devrait sans doute mener en tout temps un genre de vie pareil à celui du Carême, mais bien peu en auraient la force. Nous insisterons toutefois pour que, au moins en cette époque de Carême, chacun veille à maintenir ses mœurs dans une exacte pureté, et tende à expier du même coup, en ces jours sacrés, les négligences de toute l'année. Afin d'y réussir parfaitement, nous nous préserverons de tout dérèglement, nous nous appliquerons à la prière accompagnée de larmes, à la lecture, à la componction du cœur, aux pratiques de l'abstinence. C'est pour nous le moment d'ajouter quelque austérité de saison an fardeau coutumier de nos devoirs : prières de surcroît, restrictions dans le boire et le manger ; en somme, que chacun se fasse un devoir d'offrir à Dieu, dans la joie du Saint-Esprit, quelque prélèvement de son choix sur la portion qui lui est mesurée : par exemple qu'il refuse à son corps un peu de nourriture, de boisson, de sommeil, qu'il retranche aussi quelque chose de sa propension à parler à plaisanter, et qu'il place toute l'ardeur de ses désirs spirituels dans l'attente joyeuse du saint jour Pâques. Cependant, ce qu'on offre personnellement à Dieu, sera d'abord proposé à l'abbé, pour être accompli avec son agrément et l'appui de sa prière. Ce qu'on entreprendrait sans la permission du père spirituel, serait imputé à présomption et vaine gloire, et ne mériterait nulle récompense. Que tout se fasse donc avec l'assentiment de l'abbé.

 50. Des frères qui sont au travail loin de l'oratoire ou qui sont en voyage.

Les frères que leurs travaux retiennent trop loin de l'oratoire pour qu'ils s'y rendent à l'heure voulue, l'abbé jugeant que cet éloignement motive leur absence, accompliront, à l'endroit même de leur travail, l'Œuvre de Dieu avec les génuflexions et toutes les marques de la crainte religieuse.

D'une manière analogue, les frères partis en voyage n'omettront pas de dire l'Office aux heures régulières, mais ils les célébreront de leur mieux en particulier, sans manquer jamais de satisfaire à cette obligation du service sacré.

 51. Des frères qui vont en des lieux moins éloignés.

Les frères qui sortent pour traiter quelque affaire et s'attendent à rentrer le jour même au monastère, ne doivent pas se permettre de prendre leur repas chez les gens du dehors, si pressante qu'en soit l'invitation : il peut arriver toutefois que l'abbé les y autorise ; mais la contravention à cette règle entraînerait l'excommunication.

 52. De l'oratoire du monastère.

L'oratoire sera ce qu'il doit être : un lieu prière, à l'exclusion de toute autre activité, l'on n'y déposera rien que de conforme à sa destination. L'Œuvre de Dieu étant achevée, que tous se retirent dans un profond silence, montrant ainsi leur respect de la Présence Divine, et si parfois un frère avait envie de revenir à la prière en son particulier, il ne sera pas dérangé par l'impudence d'autrui. Du reste, chaque fois qu'un frère désire s'y recueillir dans le secret de l'oraison, qu'il entre simplement et qu'il prie, non en élevant la voix, mais avec les larmes du cœur et la ferveur de l'esprit. Celui, par conséquent, qui ne s'adonnerait pas à cette œuvre silencieuse de la prière, ne sera pas autorisé, 1'Office divin terminé, à demeurer dans l'oratoire, comme il vient d'être dit, de peur que les autres n'en soient importunés.

 53. De la réception des hôtes.

Tous les hôtes qui se présentent seront reçus comme le Christ en personne, si bien qu'il puisse nous dire un jour : "J'ai demandé l'hospitalité, et vous m'avez accueilli." On aura pour tous les égards qui s'imposent, mais on en témoignera principalement aux gens de la maison de Dieu ainsi qu'aux voyageurs venus de loin.

Dès qu'on a connaissance de l'arrivée d'un hôte, le supérieur ou les frères vont au devant de lui, afin de lui rendre tous les bons offices de la charité. Au premier abord, on priera ensemble, de manière à se trouver en communion dans la paix, le baiser de paix ne devant s'échanger que si la prière, au préalable, a déjoué les " illusions diaboliques." Pour saluer les hôtes, tant à l'arrivée qu'au départ, on fera, en toute humilité, l'inclination de tête ou même la prostration jusqu'à terre, adorant en eux le Christ, puisqu'en eux c'est le Christ qu'on reçoit. Les hôtes accueillis au monastère sont donc invités d'abord à la prière ; puis le supérieur, ou le frère désigné par lui, prend place avec eux : on donne en leur présence lecture d'un passage de la Loi divine propre à les édifier, après quoi on les traite avec toute l'humanité possible. Le supérieur, s'il mange avec l'hôte, peut rompre le jeûne, sauf les jours de grand jeûne qui n'admettent point de dispense ; mais les autres frères continuent à jeûner comme à l'accoutumée. L'abbé donnera à laver aux hôtes ; pour le lavement des pieds, il le pratiquera envers tous les hôtes, mais avec le concours de la communauté. Ce qu'ayant fait, on dira le verset : "Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui."

On aura souci d'entourer des plus grandes attentions les pauvres et les voyageurs : car l'hospitalité qu'on leur offre s'adresse plus manifestement au Christ ; dans le cas des riches, la seule crainte de leur déplaire leur garantit assez de déférence.

L'abbé et les hôtes ont une même cuisine, indépendante de celle des frères : car les hôtes surviennent à des heures variables, et comme le monastère n'en désemplit guère, il ne faut pas que ce service désorganise la vie commune Tous les ans le soin de cette cuisine sera commis à deux frères capables de bien remplir cet office, et, s'il en est besoin, on leur procurera des aides qui leur ôtent tout sujet de récrimination. Si parfois, au contraire, ils sont désoccupés, qu'ils passent à un autre travail qu'on leur commandera. - Il ne s'agit d'ailleurs pas ici d'un cas particulier, mais dans tous les départements de la vie monastique la norme générale est qu'on assure à des auxiliaires à ceux qui en manquent, et que les frères en vacance d'emploi reçoivent d'autres obédiences.

Le logis destiné aux hôtes sera également confié à un frère dont l'âme est possédée par la crainte de Dieu. On y trouvera un nombre suffisant de lits garnis, marque du bon ordre qui règne dans la maison de Dieu, quand elle est administrée par des gens sages et prévoyants.

Nul frère, s'il n'en a reçu mission, ne se permettra d'aborder les hôtes ou de s'entretenir avec eux. Mais s'il en rencontre à l'improviste, il les saluera humblement de la manière qui a été dite, et après leur avoir demandé la bénédiction il passera son chemin, s'excusant de ne pouvoir sans permission parler plus longtemps avec un hôte.

 54. Si un moine peut recevoir des lettres ou des cadeaux.

Sous aucun prétexte le moine ne peut, sans l'autorisation de l'abbé, échanger avec qui que ce soit, parents, gens du monde, confrères, des lettres, des objets de dévotion, ou de menus cadeaux. Et quand ses parents prennent l'initiative de lui adresser quelque chose, il ne saurait se l'attribuer avant que l'abbé n'en ait été informé. Celui-ci, même après avoir permis de recevoir l'objet, restera libre d'en désigner le bénéficiaire, et le frère auquel il semblait destiné ne cédera pas à la tristesse, de peur de donner prise au diable. Quant à celui qui oserait enfreindre ces prescriptions, il encourra la punition régulière.

 55. Du vestiaire et de la chaussure des frères.

Les frères porteront des vêtements adaptés à la diversité des climats et aux variations de la température car il en faut davantage dans les régions froides, et moins dans les pays chauds. Qu'on s'en remette pour cela à l'appréciation de l'abbé. Nous indiquerons toutefois ce qui nous parait suffire dans les endroits tempérés : chaque moine revêtira la tunique et la coule, coule d'étoffe épaisse en hiver, de drap lisse ou élimé en été ; en outre, un scapulaire de travail et, comme chaussure, des sandales et des caliges. De tous ces effets la couleur ou la qualité ne sont point pour les moines matière à discussion : on les prendra telles qu'elles se présentent dans le pays où l'on vit, et au meilleur marché possible.

L'abbé réglera la mesure des vêtements, prenant garde qu'ils ne soient point trop courts, mais proportionnés à la taille de ceux qui les portent. Le frère qui en reçoit de neufs doit toujours en même temps restituer les vieux et les déposer au vestiaire pour être donnés aux pauvres. Deux tuniques et deux coules suffisent au moine, pour se changer la nuit, comme aussi pour les laver : le surplus serait inutile, et, dès lors, il le faut supprimer. Les sandales aussi, et en général toutes les vieilles hardes, rentreront au dépôt quand on en retire du neuf. Ceux qui partent en voyage recevront du vestiaire des hauts-de-chausses, qu'ils y rapporteront au retour après les avoir lavés. Les coules et les tuniques livrées par le vestiaire aux frères qui se mettent en route seront un peu meilleures que celles qu'ils portent habituellement, et ils les rendront au retour.

Les lits auront pour toute garniture une paillasse, une saie, une couverture et un chevet. L'abbé fera fréquemment l'inspection de ces lits, dans la crainte qu'il ne s'y trouve quelque objet indûment approprié. Et celui chez qui l'on découvrirait la moindre chose qu'il n'eût reçue de l'abbé, serait soumis à une correction très sévère. Aussi, pour retrancher jusqu'à la racine ce vicieux esprit de propriété, l'abbé accordera largement le nécessaire, savoir : coule, tunique, sandales, caliges, ceinture, couteau, poinçon, aiguille, mouchoir, tablettes, afin d'enlever tout prétexte de nécessité. Mais il doit toujours tenir compte de cette instruction des Actes des Apôtres: "On donnait à chacun selon les besoins de chacun." Que l'abbé prenne donc en considération l'indigence des faibles, sans nul égard pour les fâcheuses dispositions des envieux, se souvenant, dans toutes ses décisions, que Dieu même lui rendra selon ses œuvres.

 56. De la table de l'abbé.

L'abbé prendra tous ses repas avec les hôtes en résidence ou de passage ; et quand il y en a trop peu, il ne tient qu'à lui d'inviter à sa table ceux des frères qu'il lui plaira, pourvu qu'il laisse toujours avec la communauté un ou deux anciens pour le maintien de la discipline.

 57. Des artisans du monastère.

S'il se trouve dans le monastère des artisans qualifiés, qu'ils exercent leur métier en toute humilité dès lors que l'abbé le permet. Que si l'un d'eux, infatué de son savoir-faire personnel, se prévaut des avantages qu'il s'imagine procurer au monastère, il sera, le prétentieux, relevé de son emploi, et désormais ne s'en mêlera plus, à moins que l'abbé, le voyant revenu à d'humbles sentiments, ne l'autorise à reprendre sa tâche.

S'il faut vendre quelque produit du travail des artisans, ceux qui seront chargés des transactions doivent se garder les mains nettes de toute fraude. Ils auront en la mémoire Ananie et Saphire : et la mort que ceux-ci éprouvèrent dans leur corps, ils craindront de la subir dans leur âme, eux et tous ceux qui trafiqueraient malhonnêtement des biens du monastère.

En fixant les prix, qu'on ne se laisse pas envahir par la passion du lucre : on cédera plutôt la marchandise à meilleur compte que ne font les séculiers, et en toutes choses on ne recherchera que la seule gloire de Dieu.

 Suite !!

 

 

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