L'Union

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connaître jusqu'aux dernières nuances de la perfection, et tout ensemble nous aide, nous force à revêtir, pour ainsi

dire, à nous approprier ces nuances.

 

Ne vous étonnez point, écrit-elle à son fils, si vous voyez des défauts dans vos actions ; c'est cet état d'union, où l'esprit de Dieu vous appelle, qui vous ouvre les yeux. Plus cet esprit vous donnera de lumière, plus vous y verrez d'impuretés... Vous remarquerez qu'elles seront de plus en plus subtiles, et de différentes qualités. Car il n'en est pas de ces sortes d'impuretés comme de celles du vice ou de l'imperfection que l'on a commises par le passé, par attachement, par surprise, ou par coutume. Elles sont bien plus intérieures et plus subtiles, et l'esprit de Dieu, qui ne peut rien souffrir d'impur, ne donne nulle trêve à l'âme qu'elle ne travaille pour passer de ce qui est plus pur à ce qui l'est davantage.

 

Elle travaille, mais comme une plaque photographique exposée à la lumière. C'est Dieu lui-même qui s'imprime dans cette âme.

 

Elle se voit... impuissante à s'en garantir, mais l'Esprit de Dieu le fait par de certaines purgations ou privations intérieures, et par des croix conformes ou plutôt contraires à l'état dont il la purifie (1).

 

Photographie, oui, mais plutôt gravure à l'eau-forte, ou mieux encore l'une et l'autre :

 

Dieu me POSSÉDAIT par les MAXIMES de son suradorable Fils, me conduisant, en tout ce que j'avais à faire, par les INFLUENCES et les ACTIONS saintes de ce PASSAGE : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur; et de celui-ci : L'esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.

 

Étonnantes paroles, et qui résument splendidement, qui nous rendent presque intelligible le paradoxe qui présentement nous occupe. Vous entendez bien que, par

une figure de langage vraiment inouïe, ces mots maximes,

 

(1) Lettres, II, pp. 257, 258.

 

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passage, signifient la personne même, présente, rayonnante de Jésus, doux et humble de coeur; de l'Esprit rendant témoignage.

 

L'union avec mon divin Époux opérait en moi par ses impressions saintes les vertus foncières de ces divines maximes, d'une façon si spirituelle que je ne m'en apercevais que par leurs effets (1).

 

Insistons encore, puisque aussi bien, parvenus au dernier volume de notre Conquête mystique, c'est la dernière fois que nous nous aventurons dans ces profondeurs.

 

Avant que je fusse religieuse..., les lumières que j'avais sur l'Écriture sainte produisaient en moi une foi si vive, qu'il me semblait que j'eusse volontiers passé par les flammes pour soutenir ces vérités, car c'étaient des clartés qui avec elles portaient tout ensemble leur certitude et leur efficacité... Les passages de saint Paul, qui traitent des opérations et des effets que ces divines lumières produisent dans les âmes, me consumaient d'amour.

 

Ces « passages » s'offraient d'abord à elle, sous leur forme abstraite, comme ils s'offrent à nous, mais cette présentation purement intellectuelle s'évanouissait bientôt. Les effets dont elle parle ne sont donc pas dus à l'action de telle ou telle maxime sur la volonté par l'intermédiaire de l'intelligence, mais à l'action directe de Dieu (2).

 

(1) La vie, p. 537.

(2) Elle fait à ce sujet une curieuse remarque : « Dans la suite du temps, et dans les changements d'états, les opérations de l'Esprit de Dieu ont changé dans leurs effets..., de sorte qu'un passage de l'Ecriture sainte (choisi par elle pour sa méditation) a opéré en un temps un sens tout autre et un tout autre effet qu'en un autre. » La vie, p. 115. Supposons, par exemple, qu'elle ait pris pour maxime de départ : « Je suis doux et humble de coeur », il se pourra fort bien que, ses facultés ordinaires une fois suspendues, l'effet imprimé en elle soit la patience, ou n'importe quelle autre des vertus qui rayonnent du Christ présent. Notez ici que, fidèle à l'ordre logique ordinaire, elle parle d'abord de « sens », ensuite d' « effet » . Mais dans l'ordre mystique, c'est l'effet qui se produit d'abord, et même qui se produit uniquement. Le « sens » ne parait que lorsque l'intelligence, rendue à elle-même, constate, distingue et définit l'effet produit

 

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Au temps de ma vocation religieuse, les passages qui traitent des conseils de l'Evangile, m'étaient comme autant de soleils, qui faisaient voir à mon esprit leur éminente sainteté, et qui, en même temps (et du même coup) enflammaient toute mon âme en l'amour de leur possession ;

 

Amour, ici, n'est pas « désir », comme dans l'oraison ordinaire, il est « jouissance »; il est « possession » ;

 

et OPÉRAIENT EFFICACEMENT ce que Dieu voulait de moi dans la pratique des divines maximes du... Verbe incarné.

 

Remarquez encore cette différence : dans l'oraison commune, c'est nous qui choisissons la vertu à laquelle nous devrons ensuite nous appliquer. Soit qu'elle nous manque plus que d'autres, soit qu'elle nous semble plus désirable, nous nous la peignons à nous-mêmes, comme ferait un moraliste-poète, et, par là, nous nous entraînons à l'aimer; ici, au contraire, le choix vient de Dieu, et, pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra qu'il ne peut venir que de lui. C'est lui, en effet, qui fait rayonner sur l'âme telle vertu qu'il lui plaît. Ainsi d'un soleil intelligent, qui colorerait de telle ou telle nuance l'objet qu'il aurait pour but d'embellir.

Toutes ces vues et ces grâces importantes et solides m'étaient données sans nulle étude de ma part, mais à la façon des éclairs, qui devancent le tonnerre. J'avais une certaine expérience que tout cela procédait du centre de mon âme, ou plutôt de celui qui en avait pris la possession, qui la consumait de son feu, et qui en faisait rejaillir les étincelles et les lumières pour me conduire et me diriger.

Au temps de ma vocation à la mission de Canada, toutes les maximes et les passages qui traitent du domaine et de l'amplification du Royaume de Jésus-Christ, et de l'importance du salut des âmes..., m'étaient comme autant de flèches, qui me perçaient le coeur, et qui me donnaient une angoisse amoureuse... D'ailleurs les manifestations et les opérations intimes de mon divin Epoux dans mon âme,

 

elle distingue, mais par suite de ces habitudes logiques

 

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dont un bon esprit, né français, n'aime point à se départir ; en fait, « manifestation » et « opération » c'est tout un;

 

où, dans son intime union et par ses écoulements divins, il me faisait part de ses magnificences, établissaient en moi un fondement très certain de toutes ces vérités

 

Elle aussi, l'intelligence, a, ou, mieux, aura sa nourriture. Une fois revenue à elle-même, elle palpera, pour ainsi dire, l'évidence abstraite de ces mêmes maximes, qui se trouveront merveilleusement imprimées dans la volonté. Ce rayonnement a, du reste, un double effet ; l'un positif, l'autre négatif; d'une part, il façonne l'âme à l'image du Verbe très saint d'autre part, il la purifie et la vide, effaçant les rides, dispersant les fumées, brûlant les scories qui risqueraient d'altérer, ou, simplement, d'atténuer cette divine ressemblance.

 

Cette immense pureté de Dieu ne peut rien souffrir de ce qui lui est opposé ; car j'ai souvent expérimenté que rien de souillé ne peut avoir entrée dans cette intime partie ou centre de l'âme, qui est la demeure de Dieu et comme son ciel, tandis que ce divin Esprit en est le maître ; et que le démon même, quoiqu'il soit un esprit très subtil et pénétrant, n'y trouve que de l'inaccessibilité. Il y a néanmoins de certaines exhalaisons d'imperfection et d'impureté spirituelle, qui proviennent de... la nature corrompue, et qui ne sont autres que ces petites malignités, ces petits gauchissements, qui, pour faire un subtil mélange avec ce qui est de l'Esprit, veulent s'insinuer en ce cabinet sacré, et semblent même y avoir plus de facilité que les démons, en ce qu'elles se couvrent d'une ombre de sainteté, de charité, de zèle, de piété, et enfin de gloire de Dieu, pour faire plus facilement alliance avec la pureté et la droiture de cet Esprit saint. Elles approchent à la vérité fort près de ce sanctuaire, MAIS EN VAIN, parce qu'en cet état habituel de l'union intime, il n'y peut rien entrer de contrefait ni d'impur (2).

 

(1) La vie, p. 516.

(2) Ib., pp. 456, 457.

 

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Grimaces dévotes, romans de vertu, affectations à peine conscientes, demi-insincérités, toutes les poussières fondent, comme neige, au soleil mystique — à cette lumière plus impitoyable que les analyses d'un La Rochefoucauld, d'un Nicole, et plus bienfaisantes, c'est-à-dire plus efficaces, si l'on peut ainsi parler. Que l'on se rassure donc sur les aventures de ces volontés endormies : aussi longtemps qu'elles resteront fidèles à leur oraison de quiétude, elles se maintiendront, ou. pour mieux dire, elles se trouveront nécessairement maintenues dans cette parfaite droiture qui n'est, hélas! ni le premier degré, ni le second, ni le sixième, mais l'apogée et le couronnement d'une vie morale.

 

 

III — JEU NORMAL ET SIMULTANÉ DE TOUTES LES ACTIVITÉS, MYSTIQUES ET NON MYSTIQUES, DE L'AME

 

Si avantageuse que nous paraisse en définitive la vie souterraine à laquelle la sensibilité, l'intelligence et la volonté se trouvent réduites pendant la contemplation, on aurait tort de s'imaginer, comme l'ont fait parfois des contemplatifs novices, que la suspension des puissances constitue par elle-même un état parfait. Elle est plutôt un moindre mal, un mal nécessaire, semblable de ce chef aux mortifications que nous conseille l'ascèse commune, et qui, malgré leur utilité manifeste, contrarient fatalement l'ordre naturel des choses. Aucune privation, aucune souffrance, même bienfaisante, n'est bonne en soi ; sans quoi les saints ressuscités continueraient à porter la haire. Il importe certes à la pleine réalisation du plan divin et de l'idéal. humain que les activités profondes du centre de l'âme trouvent dès ici-bas à s'exercer, à s'épanouir ; mais il importe aussi que nos activités de surface atteignent leur objet par les voies qui leur ont été prescrites, les sens par des sensations, l'intelligence par des concepts abstraits, et ainsi

 

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du reste. Que s'il arrive que le jeu de ces facultés gêne ou arrête celui de l'intuition mystique, on comprend que les premières doivent s'effacer devant une activité supérieure, comme l'on sacrifie au devoir patriotique le devoir plus humble qui nous oblige, en temps ordinaire, à fuir le danger. Nous préférerions toutefois, si cela était possible, que nul conflit de ce genre ne s'élevât entre les diverses puissances de l'âme — naturelles et surnaturelles ; mystiques et communes — et que chacune d'elles pût se déployer librement.

Cela est si vrai que plusieurs spirituels, livrés aux seules conjectures de leur raison sur un point que l'Écriture n'a pas touché, refusent d'admettre que la sainte Vierge, bien qu'élevée à la plus haute contemplation, ait eu des extases, entendant par ce mot les défaillances nerveuses ou autres, qui accompagnent parfois l'oraison de créatures moins parfaites (1). Un bon esprit pensera de même. Catherine de Sienne, pâmée entre les bras de ses compagnes, ne nous scandalise point, mais nous l'aimerions mieux debout. Stabat mater dolorosa. La suspension des puissances, cette sorte d'extase invisible, tout intérieure, ne nous choque pas davantage, puisqu'il faut, nous assure t-on, acheter d'abord et d'ordinaire à ce prix une expérience meilleure : nous souhaiterions néanmoins, et justement, les écrits de Marie de l'Incarnation nous révèlent la possibilité d'états encore plus sublimes, où l'union mystique ne paralyse d'aucune façon les autres activités de l'âme.

 

Il se fait, dit-elle, un divin commerce entre Dieu et l'âme, par une union la plus intime qui se puisse imaginer... Si la personne a de grandes occupations, elle y travaille sans cesser de pâtir ce que Dieu fait en elle.

 

Comment s'adonnerait-elle à une occupation quelconque, sans le concours de l'intelligence ?

 

 

(1) Ainsi le P. Lallemant. Cf, Tome V, p. 58.

 

Cela même la soulage, parce que les sens étant occupés et divertis, l'âme en est plus libre.

 

Entendez par là que, pendant cette union, le centre de l'âme n'a plus le souci de maîtriser, d'éteindre les facultés de surface, sensibilité, intelligence, celles-ci étant occupées à d'autres objets. Les affaires temporelles néanmoins,

 

et la vie même lui sont extrêmement pénibles, à cause du commerce qu'elles l'obligent d'avoir avec les créatures.

 

Elle se plaint de ce partage, de cette activité secondaire qui l'importune, et elle s'écrie : « Fuyons, mon bien-aimé, allons à l'écart ». Exaucera-t-il cette prière? Oui et non. Il n'arrêtera pas le jeu normal des puissances, mais il empêchera que ce tumulte se propage jusqu'au centre.

 

Ce troisième état de l'oraison passive est le plus sublime... les sens y sont tellement libres que l'âme qui y est parvenue y peut agir sans distraction dans les emplois où sa condition l'engage. C'est un état permanent (ou, pour mieux dire, continu) où l'âme demeure calme.... en sorte que rien ne la peut distraire... Si (par exemple) il faut souffrir les douleurs de la maladie, elle est comme élevée au-dessus du corps, et elle les endure comme s'il appartenait à un autre.

 

Ce qu'elle dit de son corps, elle le dirait tout aussi bien de son intelligence, de sa volonté. Même lorsqu'il se prête aux devoirs extérieurs de la charité, « le coeur ne cesse point d'être attentif » à la divine présence (1).

 

Si les affaires, soit nécessaires, soit indifférentes, font passer quelques objets dans l'imagination (2), ce ne sont que de petits nuages semblables à ceux qui passent sur le soleil, et qui n'en ôtent la vue que pour quelque petit moment... Et encore, durant cet espace, DIEU LUIT AU FOND DE L'AME qui est comme dans l'attente, ainsi qu'une personne qu'on interrompt lorsque

 

(1) Lettres, I, p. 402.

(2) Toute affaire fait « passer quelques objets dans l'imagination » ; la Vénérable veut donc parler ici d'imaginations qui, pour un moment, troubleraient, menaceraient de troubler le centre de l'âme.

 

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qu'elle parle à une autre, et qui a néanmoins la vue de celui à qui elle parlait. Elle est comme l'attendant en silence, puis elle retourne dans son intime union (1).

 

Il arrive aussi, et très souvent, qu'il y ait comme une contradiction entre ces deux vies parallèles. Ayant parlé de certaines impressions fâcheuses qu'elle avait à souffrir,

 

on pourrait me demander, écrit-elle, ce que j'entends par cette révolte des passions..., qui... m'ont duré plus de quatre ans, avec une aigreur dans le sens au regard de quelques personnes bonnes et saintes, et si cela peut compatir avec cette union intime de laquelle j'ai parlé.

 

Qui ne sent l'extrême intérêt du problème ? Oui, répond-elle,

 

cela se peut, et voici de quelle manière il se fait. Il est à remarquer que les passions émues par une révolte semblable à celle dont je parle, ne sont pas comme celles qui viennent d'un naturel, qui dans son fond, est facile à s'émouvoir, ni comme celles dont les mouvements sont fondés dans les mauvaises habitudes, et que ceux qui entrent dans la vie spirituelle, s'efforcent de mortifier et de dompter... Ceux-ci ont, pour l'ordinaire, de grandes peines à se surmonter ; il y faut de la méditation, des motifs, de l'examen, de l'étude, des résolutions, de la fidélité, et, après tout cela, l'on a encore longtemps des attachements à ceci ou à cela, et à soi-même encore plus... Mais, dans la révolte dont je parle, bien loin qu'on soit arrêté ou attaché à tenir ou à poursuivre ce que désire la passion émue, l'on porte le tout comme une flagellation extrêmement sensible... Tout ce qui arrive de mal n'est (aucunement) volontaire, mais plutôt c'est un aliment propre pour nourrir l'humilité et l'abnégation de la personne... Si l'on s'échappe de paroles ou de pensées, c'est par égarement ; si l'on est contrarié et persécuté contre la justice, l'on sent bien un mouvement de colère ou d'aversion, mais il n'en sort aucun mauvais effet, car on porte dans le fond de l'âme une crainte de Dieu qui fait qu'on hait la vengeance et l'esprit d'aversion, et par laquelle l'on prévaut contre la passion.

 

(1) Lettres, II, p. 46a. Par où l'on voit que le mot d'état permanent, employé par elle, ne doit pas être pris au sens rigoureux.

 

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L'on bronche néanmoins quelquefois par faiblesse, lorsque, se rencontrant avec quelque personne de confiance, l'on dit quelques paroles plaintives... Au même moment l'âme reçoit tant de confusion, voyant sa lâcheté, que ce lui est un motif d'une très grande humiliation.

 

 

C'est le renversement de l'ordre commun : video deteriora, meliora sequor. Deux hommes en moi, mais des deux, le vrai, le seul qui moralement compte, c'est le bon, celui dont « la fond » reste uni à Dieu. Toutefois cette vérité consolante se voile, par moments, bien que très certaine.

 

Ce qui l'afflige en cela, c'est qu'elle croit être une inconstante, qui n'a ni vertu ni solidité ; et néanmoins tout cela compatit avec cette intime union, qui est dans le centre de l'âme, EN UNE RÉGION DE PAIX, QUI SEMBLE SÉPARÉE DE LAME MÉME. Ce qui fait encore redoubler sa souffrance, c'est cette aigreur dans la partie sensitive, qui s'émeut au même temps que quelque sujet antipathique ou capable d'aversion se présente... Je laisse à penser si cette âme est dans la crainte, voyant en soi tant de faiblesses et de mauvais symptômes... Elle craint puissamment d'être trompée, elle croit qu'elle n'a jamais eu de vertus solides ; elle est comme convaincue que ses passions n'ont été qu'endormies..., et que le peu qu'elle croyait avoir eu d'intérieur n'a pas été de Dieu... Elle a la pensée que toute sa paix et tous ses dons ont été faux... (1).

 

Ce beau témoignage, poignant et paisible tout ensemble, porte avec lui sa conviction. Mais s'il en va de la sorte, combien ne devons-nous pas hésiter avant de juger les saints, nous qui ne pouvons connaître d'eux que leur âme extérieure, si l'on peut ainsi parler ? Les saints, ni personne. Car enfin, dans l'être qui nous semble le plus pervers, se creusent peut-être d'inaccessibles retraites, où le feu sacré brûle encore. Si la psychologie des mystiques est vraie, elle l'est de chacun de nous. Toute âme a un centre, plus ou moins refoulé ou obstrué; une zone vierge, où pénètrent

 

(1) La vie, pp. 457, 458.

 

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quelques rayons de la lumière divine. D'où l'invincible optimisme de Julienne de Norwich et des autres contemplatifs. Credidimus charitati. L'amour de Dieu et aussi l'amour de l'homme. Ils ont une telle expérience du premier, qu'ils ne veulent jamais désespérer du second.

« J'ai souvent fait des réflexions, écrit à ce sujet Dom Claude, pour savoir quelle a été sa vertu dominante, et le caractère particulier de sa grâce... (et), tout considéré, il me semble qu'il n'y a rien de si admirable en sa vie que cette grâce d'union. J'avoue qu'il ne paraît pas qu'elle ait fait des miracles, aussi ne me suis-je pas mis en peine d'en faire la recherche, ces sortes de grâces n'étant pas de celles qui édifient davantage le lecteur ; et, si j'ai fait mention de quelques actions miraculeuses, je les ai touchées si légèrement qu'à peine y fera-t-on de la réflexion 1. Mais certes je ne vois rien de plus miraculeux qu'une personne, chargée d'une chair fragile et sujette aux égarements d'une imagination volage, conserve la présence et la vue de Dieu, toute sa vie, sans se distraire dans les emplois, dans les travaux, dans les affaires, dans la conversation,... dans les maladies, le jour, la nuit, en tous lieux... C'était pourtant la grâce de la Mère de l'Incarnation... (Et) il ne faut pas s'imaginer que cette occupation continuelle l'empêchât de se bien acquitter de ses fonctions extérieures... Car, comme les emplois extérieurs n'interrompaient point l'union intérieure, aussi l'union intérieure n'empêchait point les emplois extérieurs. Jamais Marthe et Marie ne furent

 

(1) Pas d'extases non plus. Cette union, écrit-elle, « me consume de telle sorte, par intervalles, que, si la miséricorde n'accommodait sa grâce à la nature, j'y succomberais, et cette vie me ferait mourir, quoique rien de tout cela ne tombe dans les sens, ni ne m'empêche de faire mes fonctions régulières. Je m'aperçois quelquefois, et je ne sais si d'autres le remarquent, que, marchant par la maison, je vais chancelant. C'est que mon esprit pâtit un transport qui me consume... En ces rencontres, je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée, car, bien que nies sens soient libres, je suis faible néanmoins, et ma faiblesse m'en empêche. Que si je me veux forcer pour ne me point asseoir ou appuyer, le corps, qui souffre et est inquiet, me cause une distraction qui m'oblige de faire l'un ou l'autre ; et pour lors je reviens dans le calme ». La vie, p. 723.

 

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mieux d'accord en qui que ce fût, et la contemplation de l'une ne mettait aucun empêchement à l'action de l'autre. On ne la vit jamais sortir de son recueillement, quelque dissipants que fussent ses travaux; mais aussi, pour profond que fût son recueillement, ce qu'elle faisait au dehors était dans la dernière perfection. C'est ce qui l'a fait admirer de ceux qui observaient sa conduite, et les RR. pp. jésuites, qui la connaissaient plus particulièrement, voulant expliquer cette double application au dedans et au dehors, disaient qu'il semblait qu'elle eût deux âmes, dont l'une

était aussi présente et aussi unie, et aussi attachée à Dieu, que si elle n'eût rien eu à faire qu'à contempler ; et l'autre, avec laquelle elle s'appliquait avec autant d'attention aux affaires qu'elle traitait, et y réussissait avec tant de succès que si elle s'y fût occupée tout entière (1). » Mais venons au concret :

 

Lorsque... je vais par la maison, ou que je me promène au jardin..., je sens mon coeur pressé par de continuels élans d'amour..., et quelquefois il me semble que ce coeur doive s'élancer et comme sortir de son lieu... (Mais), quoique la partie inférieure pâtisse beaucoup, la supérieure se sent plus vigoureuse, et. plus capable d'agir dans une plus grande pureté et délicatesse, parce qu'elle n'est embrouillée d'aucune chose qui l'empêche, et qu'elle n'envoie rien aux sens, mais qu'elle retient tout dans son fond.

 

Entendez que le centre de l'âme ne participe, ne cède pas aux transports de l'activité sensible.

 

... A la récréation, quoique je me récrée avec mes soeurs, mon coeur néanmoins n'en est pas moins attentif. Quand je suis à notre ouvrage,

 

broderies d'art, à la tourangelle; nous savons d'autre part qu'elle y excellait,

qui est la chose la plus capable de distraire... à cause de la grande attention qu'il y faut avoir, je ne sens pas cette occupation

 

(1) La vie, pp. 701, 702.

Suite !

 

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