Epidémies S3 !

 

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Le tarantisme est une maladie analogue qui a régné en Italie pendant plusieurs siècles, et qui, comme la danse épidémique de saint Guy a disparu, au moins dans sa forme primitive. C’est dans la Pouille qu’elle a pris naissance ; mais de là elle s’est propagée sur presque toute la péninsule. Dans ce pays, on l’attribua à la morsure d’une araignée appelée tarantule ; mais la morsure venimeuse d’une araignée, et surtout les terreurs qui s’ensuivaient, n’étaient que la cause occasionnelle d’une maladie nerveuse, qui apparaissait aussi en Allemagne avec des symptômes peu différeras, et qui avait une cause profonde dans la condition des peuples.

Les personnes qui avaient été ou qui se croyaient mordues par la tarantule, tombaient dans la tristesse, et, saisies de stupeur, elles n’étaient plus en possession de leur intelligence ; la flûte ou la guitare pouvait seule les secourir. Alors elles s’éveillaient comme d’un enchantement, leurs yeux s’ouvraient, et leurs mouvemens, qui suivaient lentement la musique, s’animaient bientôt et devenaient une danse passionnée. C’était une chose fâcheuse que d’interrompre la musique ; les malades retombaient  dans leur stupeur ; il fallait la continuer jusqu’à ce qu’ils fussent complètement épuisés de fatigue. Un phénomène remarquable chez les malades, c’était leur désir de la mer ; ils demandaient qu’on les portât sur ses rivages, ou au moins qu’on les entourât de l’image de l’eau ; grande opposition avec cette autre redoutable maladie nerveuse la rage.

On trouve dans plusieurs médecins grecs, et entre autres dans Marcellus de Sida, qui vivait sous Adrien et Antonin, la description d’une singulière maladie nerveuse. Voici le tableau qu’en trace Oribase, médecin de l’empereur Julien. « Ceux qui sont atteints de ce mal, sortent de chez eux pendant les heures de nuit ; ils imitent les allures du loup en toute chose et errent jusqu’au lever du soleil autour des tombeaux. Il est facile de les connaître ; ils sont pâles, ils ont les yeux ternes, secs et enfoncés dans les orbites ; la langue est très sèche ; ils n’ont point de salive dans la bouche, et la soif les dévore ; leurs jambes, attendu qu’ils font de fréquentes chutes pendant la nuit, sont couvertes d’ulcères incurables. » Les médecins grecs appelèrent ces malades Lycantrophes, et le vulgaire, dans nos contrées, les désigna sous le nom de Loupgarous. Ils pullulèrent, en effet, dans le moyen-âge, et ces individus qu’une étrange perversion des facultés intellectuelles portait à fuir dans les lieux déserts, à errer la nuit, souvent à marcher à quatre pattes, et même à se livrer à d’horribles appétits ; ces individus qu’une superstition non moins étrange plaçait sous l’influence des démons, ont été nombreux à certaines époques. Il est des temps où il s’établit une réaction entre les opinions régnantes et certaines altérations mentales, et où celles-ci se multiplient d’autant plus qu’on les croit plus communes. Les hommes qui étaient sous l’influence de mauvaises dispositions et d’un dérangement prochain, et qui n’entendaient parler autour d’eux que de ces transformations d’êtres humains en bêtes sauvages, tombaient soudainement atteints du mal qui régnait, et allaient grossir la foule de ces malheureux fous qui se croyaient réellement changés en loups. Ce Léger de Versailles, qui tout récemment s’est enfui dans les bois, y a vécu plusieurs mois solitaire et a fini par y assassiner une petite fille et la dévorer en partie, était atteint d’une aliénation toute semblable, et aurait passé jadis pour un loupgarou.

 On rangera dans la même catégorie les sorciers qui ont tant occupé les hommes, il y a quelques siècles. La plupart n’étaient ni des scélérats en communication avec le diable, comme le pensaient les juges stupides qui les condamnaient, ni des imposteurs qui essayaient de tromper le vulgaire, comme on est de nos jours porté à le croire ; c’étaient des fous que l’on nomme, en langage technique, hallucinès. Ils croyaient voir le diable, lui parler, être transportés au sabbat, danser sur la bruyère avec les démons et les sorcières. Toutes ces choses, ils les racontaient de la meilleure foi du monde, ils les soutenaient au milieu des tortures et des supplices ; ils assuraient, quoique chargés de fers et renfermés dans des prisons d’où ils ne pouvaient sortir, être allés chaque nuit à leurs rendez-nous nocturnes. Tout cela était faux ; ils l’affirmaient cependant et mouraient en l’affirmant. C’est qu’en effet ces visions avaient pour eux toute la réalité que les visions ont pour les fous. La sorcellerie fut une véritable et longue hallucination qui, pendant plusieurs siècles, affligea l’humanité ; et l’on peut dire qu’elle fut doublement une source de maux, d’abord en pervertissant les facultés intellectuelles d’un grand nombre d’hommes, et secondement en provoquant, de la part de la société contemporaine, les plus atroces persécutions contre des malheureux qui avaient besoin d’un traitement médical, et qu’on livrait partout aux tortures et aux bûchers.

 Il faut encore faire mention d’une maladie singulière qui s’empara de quelques enfans en 1458. Elle appartient bien plus, par son caractère, à la grande époque des croisades, qu’à la dernière moitié du XVe siècle. En cette année, les enfans sur plusieurs points de l’Allemagne furent saisis d’un tel désir d’aller en pèlerinage et en troupe au mont Saint-Michel de Normandie, que ceux à qui on refusait la permission d’accomplir ce voyage, mouraient infailliblement de dépit et de douleur. On n’empêcha pas, en conséquence, ces enfants de Saint-Michel, comme on les appelait, de suivre l’irrésistible penchant qui les entraînait vers un rocher lointain, et l’on s’occupa de leur procurer les moyens de faire la route. D’Ellwangen, de Schwabisch-Hall et d’autres lieux, il en partit plusieurs centaines. A Hall, on leur donna un pédagogue et un âne pour porter les malades. La bande alla jusqu’aux rivages de la mer, où elle attendit le temps du reflux pour arriver de pied sec au lieu désiré. Ces malheureux pélerins ne trouvèrent pas, en France, des sentimens analogues à ceux qui les avaient conduits si loin, et ils essuyèrent toutes sortes de malheurs. Une vieille chronique allemande dit, dans son langage simple et naïf : « Plusieurs moururent de faim, plusieurs moururent de froid ; quelques-uns furent pris en France et vendus ; aucun n’est jamais revenu. »

Il est difficile de ne pas reconnaître dans ces maladies nerveuses une influence des idées religieuses qui prédominaient à cette époque. Les esprits, entretenus dans des croyances mystiques, entourés de visions, de prodiges, de saints et de sorciers, s’ébranlaient facilement, et la moindre circonstance tournait vers la maladie des cerveaux déjà enclins aux émotions surnaturelles. Les hommes, à en juger par leur conduite depuis les croisades jusqu’aux pèlerinages des enfans, se livraient, dans la simplicité  de leurs besoins, de leurs connaissances et de leurs ressources, à leurs impulsions tout autrement que nous, et ils essayaient leurs forces, encore mal réglées par la civilisation, d’une façon si différente de la nôtre, que ces manifestations paraissent étranges à l’âge actuel. Les convulsionnaires du siècle dernier étaient atteints d’une maladie nerveuse incontestable, et les Camp-meetings des Américains, assemblées où l’on se livre à mille extravagances religieuses, sont sur cette étroite limite où la raison est bien voisine de la folie. Mais le siècle actuel favorise peu par ses opinions le développement d’affections qui restent bien plus isolées que dans des siècles plus crédules. 

Un des exemples les plus remarquables de ces maladies locales, dues à des influences locales et néanmoins souvent ignorées, est la maladie des pieds et des mains qui a régné à Paris en 1828, et qui a reçu en médecine le nom grec d’acrodynie. Ce fut une chose singulière de voir affluer dans les hôpitaux une foule de personnes saisies de douleurs plus ou moins vives aux mains et surtout aux pieds. Ces parties prenaient une coloration rougeâtre ; les malades n’en pouvaient faire aucun usage, et dans quelques cas la mort même a été la suite de cette affection. Plusieurs casernes, entre autres, comptèrent un grand nombre de malades. Ce mal, inconnu jusqu’alors, et qui ne ressemblait à rien de ce que les médecins voyaient journellement ou de ce que les auteurs avaient décrit, disparut subitement comme il était venu, et depuis il n’en a plus été question. Un médecin qui s’est occupé avec une grande distinction des maladies de la peau, M. Rayer, l’a rapproché avec sagacité de la pellagre, autre affection singulière dont je ne puis me dispenser de dire un mot ici.  

 

La pellagre est une maladie propre à l’Italie septentrionale. Elle attaque presque uniquement les gens de la campagne ; commençant par une maladie de peau, elle finit par porter atteinte aux organes les plus importans, particulièrement au cerveau et aux viscères qui servent à la digestion ; l’on conçoit que quand elle a atteint ce degré, elle devient une affection excessivement grave ; elle cause en effet souvent la mort des individus qui en sont atteints. Cette maladie ne sort pas de la haute Italie, et elle paraît essentiellement tenir à certaines conditions d’insalubrité qui se remarquent dans cette partie de la Péninsule.

Il y a dans ces maladies des transformations, et pour ainsi dire, des jeux qui ne permettent de faire nulle part aucune classification précise. Quelques-unes, par exemple, après avoir eu un caractère très long-temps local, acquièrent soudainement une puissance bien plus grande et débordent à l’improviste sur les pays environnans. La suette anglaise est dans ce cas ; d’abord exclusivement bornée à l’Angleterre, elle fit lors de sa dernière apparition une invasion sur le continent et désola tout le nord de l’Europe. Cette maladie est si étonnante, qu’elle mérite une mention détaillée. Je l’emprunte à M. Hecker.

La suette anglaise était une affection excessivement aiguë, qui se jugeait en vingt-quatre heures au plus. Dans cette marche si rapide, elle présentait des degrés et des formes différentes ; et les observateurs en ont signalé une où le signe caractéristique, la sueur, manquait, et où la vie, succombant sous un coup trop violent, s’éteignait en peu d’heures.

Le mal arrivait sans que rien l’annonçât. Chez la plupart, la suette, comme presque toutes les fièvres, commençait par un court frisson et un tremblement qui, dans les cas mauvais, se transformait en convulsions ; chez d’autres, le début était une chaleur modérée, mais toujours croissante, qui les surprenait, sans cause connue, au milieu du travail, souvent le matin au lever du soleil, même au milieu du sommeil, de sorte qu’ils se réveillaient tout en sueur.

Alors le cerveau devenait rapidement le siège de dangereux phénomènes. Plusieurs tombaient dans un délire furieux, et ceux-là mouraient pour la plupart. Tous se plaignaient d’un sourd mal de tête, et au bout de très peu de temps survenait le terrible sommeil, qui se terminait le plus souvent par la mort. Une angoisse horrible tourmentait les malades, tant qu’ils conservaient l’usage de leurs sens. Chez plusieurs, la face devenait bleue et se tuméfiait, ou du moins les lèvres et le cercle des yeux prenaient une teinte bleue. Les malades respiraient avec une extrême difficulté ; en outre, le cœur était saisi de tremblement et de battement continuels ; et cet accident était accompagné d’un sentiment  incommode de chaleur interne, qui, dans les cas funestes, montait vers la tête et déterminait un délire mortel.

Après quelques délais, et chez beaucoup de prime d’abord, une sueur se manifestait sur tous les points du corps et coulait avec une grande abondance, apportant le salut ou la mort, suivant que la vie résistait à une aussi furieuse attaque.

La suette anglaise n’a pas été une maladie signalée par une seule invasion, et passant comme un ouragan sur les populations ; elle a eu cinq irruptions, séparées les unes des autres par d’assez longs intervalles, et variables par l’étendue des pays ravagés.

La suette, au moment où elle parut, était une maladie complètement nouvelle pour les hommes parmi lesquels elle sévissait. C’est aux premiers jours d’août de l’an 1485 que l’on fixe son apparition sur le sol de l’Angleterre. Le même mois, elle éclata à Oxford, et tel fut l’effroi qu’elle répandit dans cette université, que les maîtres et les élèves s’enfuirent, et que cette école célèbre resta déserte pendant six semaines. Londres fut envahi par la maladie dans le mois de septembre, et perdit un grand nombre de ses habitans ; mais cette rapide et redoutable maladie ne devait pas avoir une longue durée : elle cessa subitement dans les premiers jours de janvier 1486, après s’être strictement renfermée dans les limites de l’Angleterre.

Depuis lors la suette n’a plus reparu en Angleterre ; elle y est aujourd’hui aussi inconnue qu’elle l’était avant le mois d’août 1485. On remarquera néanmoins qu’elle offre de grandes ressemblances avec la maladie cardiaque de l’antiquité, caractérisée aussi par un flux de sueur abondant.

 

Les grandes calamités ont pour effet, en général, de laisser prédominer l’égoïsme et l’instinct de conservation à un point qui efface tout autre sentiment et change l’homme en une espèce de bête malfaisante. Rappelons-nous les naufrages, les famines, les désastres comme la retraite de Moscou ; alors une seule idée préoccupe, c’est celle du salut ; et pour se conserver, on commet les actions les plus cruelles. Dans les épidémies, le même instinct se fait sentir, le même égoïsme se manifeste, et d’une part il conduit à l’abandon des attachemens les plus chers et de l’autre à une jouissance précipitée de tous les plaisirs ; négligence de nos devoirs envers les autres et recherche désordonnée de nos plaisirs, tels sont en effet les caractères de l’égoïsme, en tout temps, mais qui deviennent plus frappans en temps de peste. Ce spectacle fut donné par Athènes, quatre siècles avant J.-C. Il le fut encore davantage dans la peste noire du XIVe siècle ; à cette dernière époque on vit d’une part un esprit de pénitence s’emparer des populations, et de l’autre, les plus effroyables cruautés être exercées, à l’occasion d’absurdes soupçons. Ce mélange singulier vaut la peine d’être raconté ; j’en emprunte les principaux traits au livre de M. Hecker, sur la peste noire.

Le malheur est superstitieux ; aussi les imaginations des hommes du moyen-âge s’ébranlèrent-elles à l’aspect des désastres que la peste noire leur apporta. Les flagellans, qui s’étaient montrés déjà dans le courant du siècle précédent, reparurent d’abord en Hongrie, et puis bientôt  dans toute l’Allemagne. Ces bandes, peu nombreuses dans le commencement, finirent par s’augmenter, et l’on vit de toutes parts s’avancer, à travers les villes et les campagnes, de longues processions d’hommes qui chantaient des hymnes pleins de pénitence, et qui essayaient d’apaiser par leurs mortifications la colère du ciel. On les accueillait partout avec transport et souvent le même vertige enlevait soudainement à une ville une partie de ses habitans, qui commençaient le pèlerinage et ses rudes dévotions. Ce fut comme une monomanie de pénitence et de deuil qui saisit un grand nombre d’esprits en Europe ; effet combiné des vieilles superstitions et de l’épouvante nouvelle.

 

 

Suite !

 

 

 

 

 

 

 

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